Concours externe de lâENM : les fausses promesses dâune magistrature plus ouverte
Depuis plusieurs mois, Actu-Juridique rend compte des difficultĂ©s rencontrĂ©es par les candidats aux concours dâaccĂšs Ă lâĂcole nationale de la magistrature (ENM), suite Ă la rĂ©forme introduite par la loi organique du 20 novembre 2023. Lâun dâentre eux a souhaitĂ© tĂ©moigner de son expĂ©rience malheureuse dans lâobjectif de contribuer Ă faire Ă©voluer les choses. Nous publions son rĂ©cit.Â
Photo : © Xiongmao/AdobeStock
On dit souvent que les promesses nâengagent que ceux qui les Ă©coutent. Ma douloureuse mĂ©saventure est la preuve que les promesses politiques rĂ©itĂ©rĂ©es de reprĂ©sentativitĂ© et « dâouverture » de la magistrature Ă la sociĂ©tĂ© civile sont un leurre.
Aujourdâhui, la France manque cruellement de magistrats judiciaires. Ce lundi 16 fĂ©vrier, la nouvelle promotion a fait son entrĂ©e Ă lâĂcole Nationale de la Magistrature (ENM). Jâaurais dĂ» en faire partie. Pourtant, aprĂšs avoir passĂ© et rĂ©ussi lâintĂ©gralitĂ© des Ă©preuves du 3 e concours, jâai Ă©tĂ© dĂ©finitivement Ă©cartĂ© de cette promotion, sur dĂ©cision de lâadministration centrale.
Ma déception et ma tristesse sont immenses, à la hauteur de ces deux années éprouvantes de travail et de sacrifices.
2024 : les préparatifs
Jâai presque 30 ans et je suis ingĂ©nieur de formation. Depuis 2020, mon travail consiste Ă concevoir, en qualitĂ© de chef dâĂ©quipe, des plateformes numĂ©riques dans des secteurs prĂ©sentant un environnement rĂ©glementaire contraint : lâindustrie ou la fiscalitĂ© par exemple. DĂšs lors, le droit mâest familier. Ayant créé une entreprise technologique, jâai abordé le droit des sociĂ©tĂ©s, le droit des contrats, le droit commercial, le droit fiscal, les RH ; mais aussi, en qualitĂ© de professionnel du numĂ©rique, le droit de la technologie (RGPD) et le droit de la propriĂ©tĂ© intellectuelle.
Fin 2023, jâentends parler dâune large rĂ©forme des voies dâaccĂšs Ă la magistrature. En effet, la loi organique du 20 novembre 2023 « relative Ă lâouverture, Ă la modernisation et Ă la responsabilitĂ© du corps judiciaire » Ă©tait alors prĂ©sentĂ©e au public comme une ouverture des recrutements en direction de profils plus diversifiĂ©s.
Croyant en la modernisation par le numĂ©rique et ayant toujours Ă©tĂ© sensible Ă la notion de service public, je dĂ©cide donc de reprendre les Ă©tudes pour passer le 3á” concours dâentrĂ©e Ă lâENM ; il sâagit de la voie « externe » dĂ©diĂ©e aux professionnels du secteur privĂ© en reconversion â et avec des Ă©preuves un peu allĂ©gĂ©es par rapport au 1er concours, celui des Ă©tudiants.
Jâorganise, avec le soutien essentiel de ma conjointe, la prĂ©paration de ce concours exigeant : je dĂ©missionne de mon CDI au printemps et commence une nouvelle mission en statut indĂ©pendant, ce qui me donne davantage de flexibilitĂ© pour atteindre cet objectif.
Je commence Ă travailler le droit civil, dâabord seul, puis, en juillet, je mâinscris en prĂ©pa avec lâinstitut dâĂ©tudes judiciaires (IEJ) de la Sorbonne, dont la formation en distanciel dĂ©bute en septembre.
Je prends aussi lâinitiative de former un quadrinĂŽme de travail efficace avec trois camarades de prĂ©pa : Sibylle (journaliste), Audrey (cadre dans le numĂ©rique), et ZĂ©lie (consultante, ex-avocate)
2025 : les épreuves
La pĂ©riode hivernale est rude : je cumule un travail Ă temps-plein et la prĂ©paration du concours. Il faut ingĂ©rer tout le Code pĂ©nal, et presque tout le Code civil ! Les week-ends sont dĂ©diĂ©s au passage des Ă©preuves dâentraĂźnements, qui sont scannĂ©es puis corrigĂ©es Ă distance.
DĂ©but juin, je passe les trois Ă©preuves Ă©crites : questions courtes de droit civil et procĂ©dure civile (2 h), cas pratique de droit pĂ©nal et procĂ©dure pĂ©nale (3 h) et note de synthĂšse juridique (5 h). Jâen sors relativement confiant.
Le 24 juillet, jâapprends avec satisfaction mon admissibilitĂ©, aux cĂŽtĂ©s de mes trois camarades. Nous avons rĂ©ussi un 4 sur 4 !
Puis, durant lâĂ©tĂ©, je prĂ©pare mon dossier (piĂšces administratives et justificatifs des annĂ©es dâexpĂ©rience) ainsi que lâĂ©preuve redoutĂ©e du Grand oral : 50 minutes devant un jury composĂ© de cinq personnes â magistrats, avocat, DRH, psychologue -, qui mitraille le candidat de questions sur le droit, la culture gĂ©nĂ©rale ou lâexpĂ©rience professionnelle antĂ©rieure.
Je me prĂ©sente Ă cette derniĂšre Ă©preuve le 15 septembre, puis je pars en congĂ©s, les premiers depuis NoĂ«l, et que je pensais dĂ»ment mĂ©ritĂ©s⊠Las ! aprĂšs 72h seulement de rĂ©pit, le 19 septembre, je reçois un recommandĂ© de la Direction des services judiciaires (DSJ) du ministĂšre de la Justice me notifiant que je ne remplis pas les conditions pour concourir,  et plus particuliĂšrement celle selon laquelle le candidat doit justifier « 4 ans au moins dâactivitĂ© professionnelle dans le domaine juridique, administratif, Ă©conomique ou social le qualifiant particuliĂšrement pour exercer les fonctions judiciaires » . Une condition floue, dont lâapprĂ©ciation est entiĂšrement laissĂ©e non pas au jury du concours, ni Ă lâENM, mais au Garde des Sceaux.
Autrement dit, je suis donc exclu avec effet immĂ©diat de la session 2025 du concours dont je viens juste de terminer lâensemble des Ă©preuves. Quelle violence ! Les vacances sont fichues, et câest le ciel qui me tombe sur la tĂȘte, aprĂšs avoir travaillĂ© cinq ans dans lâĂ©conomie numĂ©rique, puis rĂ©ussi les Ă©preuves Ă©crites juridiques â avec une moyenne confortable de 13,5.
Jâapprends que Sibylle et Audrey sont Ă©galement concernĂ©es par ce courrier. Nous dĂ©couvrirons plus tard que nous sommes dix en tout, soit 20% des admissibles.
Le 29 septembre, jâenvoie par recommandĂ© un recours administratif (dit « gracieux »), auquel jâattends toujours une rĂ©ponse.
Je dĂ©cide de montrer patte blanche, en transmettant des attestations complĂ©mentaires, en envoyant de nombreux emails Ă lâENM et aux services du ministĂšre. Je tente plusieurs fois de joindre ces derniers par tĂ©lĂ©phone pour avoir un suivi de mon recours gracieux, mais soit personne ne rĂ©pond, soit ils ne savent rien, soit ils proposent de me rappeler â en sachant aussi bien que moi quâils ne le feront pas.
Jâai mĂȘme interpelĂ© deux parlementaires (un dĂ©putĂ© et une sĂ©natrice) sur ma situation, qui ont tentĂ© de mâaider, sans succĂšs.
Le 10 octobre, le site Actu-Juridique nous consacre un article intitulĂ© « La nouvelle organisation des concours dâaccĂšs Ă lâENM continue de susciter la colĂšre » , puis câest au tour du Monde, le 24 octobre dâĂ©voquer le dossier : « LâexpĂ©rience kafkaĂŻenne de candidats au concours de la magistrature » .
Fin novembre, les rĂ©sultats sont annoncĂ©s. Fait exceptionnel Ă lâENM : sur les trois concours, seuls 371 candidats sont dĂ©clarĂ©s admis sur les 457 postes ouverts. Et sâagissant de la troisiĂšme voie, on ne compte que 26 admis pour 60 places.
Parmi la dizaine de candidats concernĂ©e par le courrier dâexclusion de septembre, nous ne sommes alors plus que quatre « virtuellement admis », câest-Ă -dire situĂ©s au-dessus de la barre dâadmission â et mĂȘme bien au-dessus !
Quatre candidats qui ont donc le niveau requis, qui ont Ă©tĂ© validĂ©s par le jury du concours, et qui ne « prendraient la place » de personne, puisque 86 postes nâont justement pas Ă©tĂ© pourvus !Â
Jâessaie de me persuader que nous avons rĂ©ussi un concours rĂ©publicain, et que lâabsurditĂ© de la situation va nĂ©cessairement apparaĂźtre au grand jour et ĂȘtre rĂ©solue !
DĂ©but dĂ©cembre, en parallĂšle dâun autre recours administratif (dit « hiĂ©rarchique »), jâinterpelle alors directement le garde des Sceaux, GĂ©rald Darmanin par un email finissant ainsi :
« Câest la volontĂ© de servir mon pays, dĂ©jĂ , qui mâavait fait choisir dâintĂ©grer lâĂcole Polytechnique en 2016 â et de servir un an dans lâArmĂ©e de terre. Câest ensuite la dĂ©couverte du droit dans mes premiers postes, couplĂ©e Ă la volontĂ© de servir mon pays, lĂ encore, qui mâont poussĂ© Ă repartir de zĂ©ro pour prĂ©parer ce concours tout aussi exigeant de lâENM. Je suis certain que vous serez sensible Ă cette volontĂ© constante qui mâanime. «Â
Celui-ci accuse rĂ©ception en une phrase : câest alors la premiĂšre fois que quelquâun me rĂ©pond, depuis plus de deux mois ! Je croise les doigts, mais lĂ encore, cela restera lettre morte.
2026 : la désillusion
Pendant les fĂȘtes, cette situation rocambolesque nâĂ©volue toujours pas, or la rentrĂ©e de la nouvelle promotion est fixĂ©e au 16 fĂ©vrier. DĂšs le 6 janvier, je saisis donc le Conseil dâĂtat dâun rĂ©fĂ©rĂ©-suspension, conjointement avec mon amie Sibylle qui est exactement dans la mĂȘme situation que moi.
Une audience de rĂ©fĂ©rĂ© nous est accordĂ©e pour le 4 fĂ©vrier, soit douze jours avant la rentrĂ©e Ă lâENM. Les dĂ©lais sont certes serrĂ©s, mais je reste confiant.
Durant cette audience, Ă laquelle nous participons, nos conseils dĂ©montrent lâabsurditĂ© de notre situation au regard de la raison dâĂȘtre de la « troisiĂšme voie », Ă savoir ouvrir lâaccĂšs Ă la magistrature Ă des profils diffĂ©rents, mais les reprĂ©sentants du MinistĂšre campent sur leur position (lire le compte-rendu dâaudience ici ).
Et le 9 fĂ©vrier, je reçois une ordonnance de rejet. Une dĂ©cision lapidaire, sans discussion ni motivation : il est simplement Ă©noncé « quâaucun des moyens soulevĂ©s nâest propre, en lâĂ©tat de lâinstruction, Ă crĂ©er un doute sĂ©rieux quant Ă la lĂ©galitĂ© des dĂ©cisions contestĂ©es » (lire notre article ici ).
Comment expliquer que le ministĂšre de la Justice, qui se plaint depuis des dĂ©cennies du manque de moyens matĂ©riels, mais surtout humains, Ă©limine lui-mĂȘme sur la ligne dâarrivĂ©e des candidats Ă la fois motivĂ©s et laurĂ©ats du concours ?
Tout cela est incomprĂ©hensible. Aujourdâhui, je suis profondĂ©ment atteint psychologiquement. Dans cette tentative de reconversion, jâai perdu beaucoup dâĂ©nergie, beaucoup dâargent ; mais surtout jâai perdu foi en la haute administration de notre pays. Je suis Ă©cĆurĂ©, lessivĂ©, et je regrette dâavoir Ă©tĂ© assez naĂŻf pour croire que la magistrature voudrait et saurait tirer profit de compĂ©tences â numĂ©riques et Ă©conomiques â acquises dans le privĂ©.
Visiblement, en France, dans les instances des corps constituĂ©s, la diffĂ©rence fait peur⊠à lâimage du dangereux repli sur soi que connaĂźt notre sociĂ©tĂ© tout entiĂšre.
Jâai vĂ©cu intimement la maltraitance administrative, celle qui abĂźme lâĂȘtre et sape la confiance des citoyens dans leurs institutions. Et je peux encore attendre longtemps le moindre signe de considĂ©ration (sans mĂȘme parler dâexcuses) aprĂšs cinq longs mois de procĂ©dure. Ultime pied-de-nez, le Conseil dâĂtat a interverti, lors de la mise sous pli recommandĂ©, les ordonnances rendues dans les deux affaires quâil avait jugĂ©es le mĂȘme jour. Jâai reçu celle de Sibylle, on lui a adressĂ© la mienneâŠ
En thĂ©orie, il reste la procĂ©dure au fond Ă lâautomne prochain. Mais le mal est fait. Oui, cette affaire ubuesque a fait des victimes, et cela ne dĂ©range aucunement certains en administration centrale qui ont pourtant prĂȘtĂ© serment de faire preuve dâhumanitĂ©.
Extrait de la plaquette de lâENM intitulĂ©e « Profil de la promotion 2026 », page 12. Le document complet est accessible sur la page du site de lâENM dĂ©diĂ©e Ă la promotion 2026.Â
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