Péril dans la Demeure et dernière fête sur la friche de Malley
Dans deux mois la Demeure lèvera le camp pour laisser la place au vide ; au vide à la place de la vie …
La Demeure, située à Lausanne, sur la friche de Malley, aussi connue sous le nom de Canopy, doit fermer ses portes au 30 novembre.
Plusieurs fois par semaine, plus de 100 personnes viennent dans ce lieu trouver refuge. Depuis quelques mois, la fréquentation a explosé dû aux nombreuses expulsions qui ont lieu à Lausanne depuis avril dernier. Alors que l'hiver arrive à grand pas, la friche doit être vidée au 30 novembre pour laisser la place à des barrières et, dans longtemps, à des machines de chantier.
Depuis 4 ans maintenant, le lieu accueille une grande diversité d'activités sociales et culturelles ainsi que des personnes venues de tout horizon. Sa raison d'être a toujours été de répondre aux besoins des habitant.exs du quartier et d'offrir un lieu d'accueil inconditionnel, où l'autodétermination est au cœur de l'approche. Ces deux dernières années, de plus en plus de personnes précarisées, pour beaucoup sans logement, ont trouvé un lieu d'accueil de jour et recréé une communauté au sein de la Demeure/Canopy.
Ce lieu a aujourd'hui une importance immense dans la vie de plus d'une centaine de personnes, il sert de maison de jour pour celles et ceux qui en sont privés.
Pourtant, dès mi-octobre, à l'entrée de l'hiver, la yourte devra être démontée pour que tout soit vidé au 30 novembre.
« Séparer pour mieux régner. C'est ce que fait le dispositif d'aides sociales et d'assistance. Les requérant-exs d'asile d'un côté, les sans-abris ailleurs, les personnes qui bénéficient de l'aide sociale loin de personnes en situation de handicap, encore séparées d'autres étiquettes. Toutes sont bien différenciées en catégories, isolées entre elles, et surtout isolées des personnes plus privilégiées. Le pari, c'est de se dire que la rencontre permet de lutter contre les préjugés et les discriminations, de mutualiser certaines ressources. Et surtout, la rencontre nous enrichit. Toi, moi, nous, pour qu'il n'y ait pas de "elleux". »
Raf, co-initiatrice du projet
Bien que dès le début, cette friche était vouée à disparaître pour laisser place à un énième écoquartier qui n'a d'éco que son nom, rien n'obligeait les autorités à rompre le contrat si tôt. En effet, les travaux ne démarreront pas en 2026, et peut-être même pas en 2027, mais des nouveaux habitant.exs vont arriver dans les tours nouvellement construites et emménageront début 2026. Les autorités ont ainsi décidé qu'il fallait nettoyer le quartier des pauvres pour ne pas faire baisser les prix de l'immobilier. Encore un exemple criant d'une gentrification inhumaine et d'une politique visant plus à lutter contre les pauvres que contre la pauvreté. Pour satisfaire les attentes des plus riches, la précarité doit disparaître de l'espace public.
Si nous dérangeons autant, pourquoi nous a-t-on laissé nous installer sur cette friche ?
Autant une friche est nécessaire à la spéculation, autant elle peut être un problème pour les pouvoirs publics. Des lieux vides peuvent dégrader l'image d'un quartier, donner le sentiment d'un lieu laissé à l'abandon. Et la friche est un lieu appropriable par qui en a besoin : squatteur.sexs, artistes précaires, personnes sans chez soi, personnes issues de la migration, en bref toute personne qui n'a pas accès à l'espace par l'intermédiaire du marché.
Permettre à des associations, des collectifs, des artistes d'occuper l'espace en toute légalité est une façon de choisir qui occupe l'espace et de se protéger des plus indésirables.
Et pour les collectifs, c'est une façon d'avoir accès à l'espace à un prix abordable, voir gratuit, sans risquer la répression dans des villes de plus en plus chères et de plus en plus quadrillées par la surveillance.
Un urbanisme transitoire, une forme de domestication de la pratique de l'occupation. Sauf qu'avec la Demeure/Canopy, il est arrivé exactement ce contre quoi les pouvoirs publics luttaient : l'occupation légale du territoire par les gens qu'ils ne voulaient aucunement accueillir.
Ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes car ils n'avaient qu'à lire le dossier de présentation du projet qui a toujours défendu un espace inconditionnel, par et pour les habitant.exs du quartier. Ils ont du se rendre à l'évidence, nous n'avons pas la même définition des “habitant.exs” du quartier : à la Demeure/Canopy, on considère que les personnes qui n'ont pas de logement et fréquentent la friche, sont des habitant.exs du quartier, peut-être même plus que celleux qui peuvent s'enfermer à double tour dans leur appartement.
Durant les deux premières années d'existence, la Demeure/Canopy ne posait pas de problèmes aux autorités, au contraire, elles voulaient se targuer d'avoir fait de la friche un espace culturel “attractif” et rêvaient d'y voir bars en palettes, bières artisanales, et familles en vélo sur la voie verte traversant la friche. La yourte avait fière allure, là au milieu. Mais leur public de rêve n'a pas besoin de la friche car la ville leur appartient déjà et les bières artisanales coulent à flot partout.
C'est donc des personnes extrêmement précarisées, et pour la grande majorité racisées, qui ont eu besoin de cet espace au grand malheur des municipalités.
En plus du combat quotidien que nous menons pour accueillir toutes les personnes que cette société raciste peine à considérer avec respect et maintenir un lieu dépourvu d'infrastructures publiques, nous voilà aspiré.exs dans une lutte contre les autorités pour faire reconnaître notre légitimité et celle de toutes les personnes qui trouvent refuge à la Demeure/Canopy.
Petit historique du combat contre les municipalités
Depuis mars 2024, la municipalité de Prilly a compris qu'elle s'était plantée dans sa stratégie et que l'occupation de la friche lui échappait. Elle a donc débuté un lent et injuste combat pour nous faire partir. C'est ainsi que chaque 3 mois sortait de son chapeau magique un nouvel argument pour nous mettre dehors.
Au début, c'était la sieste et les rats qui posaient problème. Il est formellement interdit de faire la sieste dans un espace public et on s'en fout que ces personnes qui se reposent la journée n'ont pas de toit pour se reposer la nuit. Puis est venu le tour des rats. Ce n'était plus les excavations de tout le quartier qui les faisait ressortir mais la présence de ces personnes qui amenait les rats, arguments éminemment raciste et frauduleux.
Et il y a eu évidemment toute la panoplie des mises aux normes alors même qu'on nous niait tout droit à des infrastructures publiques :
* Notre cuisine n'était pas aux normes
* Notre porte de secours n'était pas aux normes
* Notre évacuation des eaux n'était pas aux normes,
* Les gens qui fréquentent le lieu n'étaient pas aux normes
Nous avons ensuite reçu des emails titrés « insécurité et violence sur la friche », une zone de non-droit.
Zone de non-droit ou une zone fréquentée par des gens à qui on dénie tout droit ? Insécurité et violence individuelles ou créées par une société qui par ailleurs produit des catégories de personnes perçues comme violentes, quels que soient leurs agissements ?
Et à chaque fois, nous devions répondre dans des délais impossibles, mettant à rude épreuve l'équipe et sa cohésion ; des délais qui n'auraient jamais été imposés à d'autres structures. La municipalité impose son rythme, ses procédures et sa version des faits, nous déployons toute notre énergie pour rétablir la symétrie dans ce duel.
En 4 ans, nous n'avons jamais été soutenu pour notre travail titanesque. Des toilettes publiques nous ont même été refusées sous couvert d'un appel d'air.
Il ne faut surtout pas mettre des WC à disposition, sinon les gens viendront du monde entier pour chier à Malley.
On marche sur la tête.
On se fait marcher sur la tête.
Et ça marche.
Plutôt que de nous battre pour cette friche, nous nous battrons pour la dignité de ceux qui font vivre la Demeure/Canopy
Nous fatiguons.
Nous sommes exténuné.exs par la lente dégradation de notre environnement.
Exténué.exs par le traitement que nous subissons des autorités.
Exténué.exs de perdre tout ce temps à répondre à des autorités racistes plutôt que de le prendre avec les personnes qui fréquentent le lieu.
Petit à petit, l'étau se resserre. Nous subissons la violence quotidienne des autorités qui veulent nous faire disparaître. Nous ne sommes que début octobre, moins de deux mois avant la fermeture officielle mais les barrières sont déjà dressées. Ils nous emmurent. Des camion grues viennent enlever les abris de fortune que les gens se sont construits. Ils voient leur maison s'envoler au-dessus de leur tête dans la plus grande indifférence de ceux qui ne font que suivre les ordres. Nous voyons leur maison s'envoler dans la plus grande impuissance. Nous voyons les gens venir vers nous, pensant que nous sommes leur allié.exs par la blancheur de notre peau, nous dire qu'enfin la communauté Roms n'est plus là et que tout le monde doit être bien content.
Nous n'avons plus la force de nous battre pour rester sur la friche car tout est dégradé autour de nous et nous pensons que les personnes qui ont fait de Canopy leur maison de jour méritent mieux.
Depuis maintenant un an nous nous battons pour trouver un nouveau lieu et légitimer ce que nous faisons. Nous avons multiplié les rencontres avec nos élu.exs mais bien sûr cela ne donne rien car c'est un choix politique que ces personnes soient à la rue. Il n'y a donc aucune raison de soutenir celleux qui les soutiennent, même si c'est un travail essentiel, ils préfèrent croire qu'en nous faisant disparaître, ils disparaîtront avec nous.
Alors l'étau se resserre de plus en plus. Après les barrières, les machines, c'est au tour d'une répression violente dont ils usent de levier pour nous faire craquer. A l'heure où on écrit ces lignes, 14 arrestations ont eu lieu autour de la friche, pour des motifs inventés mais qui donnent lieu à des violences bien réelles. Des interdictions de périmètre sont prononcées, le dernier espace où ces personnes pouvaient prendre place leur est dénié.
Loin de baisser les bras, nous allons continuer notre combat essentiel car nous souhaitons une ville pour touxstes, des espaces non-marchands où l'on peut se rencontrer, des espaces de création en lien avec le réel, des ateliers de bricolage pour faire ensemble…
Nous débutons une campagne de financement participatif pour passer l'hiver ailleurs et, nous l'espérons, rouvrir au printemps encore ailleurs. Nous avons trouvé un lieu allié qui nous accueille pour les 6 prochains mois mais nous nous battrons jusqu'au bout pour trouver un espace perrein car la ville qu'on nous propose n'est pas notre ville et que notre combat, c'est aussi de la transformer pour qu'elle puisse appartenir à touxstes (sauf aux fachos).
Soutenez-nous sur www.canopycollectif.ch, partagez nos contenus sur vos réseaux sociaux, venez fêter avec nous la suite les 10 et 11 octobre sur la friche !
On est ensemble !
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La Demeure, située à Lausanne, sur la friche de… #Lausanne #Demeure #FricheMalley #Culture #Solidarité